L’actualité de l’Office : lettre ouverte de la Présidente

Organisme redistributeur d’aides financières pour le compte de ses membres, l’Office public de la langue occitane définit annuellement l’attribution de subventions à des structures œuvrant en faveur de la transmission et de la socialisation de l’occitan. Ces aides, votées par son Assemblée générale, proviennent directement de contributions des Régions membres, la Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie et de l’État dans une moindre mesure.

Récemment, le rejet de la demande d’aide 2019 de Radio Occitània par la Région Occitanie via l’OPLO a suscité un débat auquel la Présidente de l’Office public de la langue occitane a choisi d’apporter une réponse dans la lettre ci-dessous.

 

« Politburo, tentatives de meurtre avec préméditation et complot pour la liquidation de l’occitan, on vous dit tout ! Enquête au cœur d’un scandale cryptojacobin »

L’éditorialiste du Jornalet commentait récemment un certain nombre de décisions votées au sein de l’Office public de la langue occitane et relatives aux médias occitans. A la lecture de cet édito et de quelques réseaux sociaux – à croire que la Pravda ne m’avait pas été livrée ce jour-là – il me semblait utile de pouvoir répondre à un certain nombre de contre-vérités. Je prends ainsi le risque d’opposer à l’extravagance dramaturgique de certains propos, l’aridité que peut parfois revêtir l’exercice de la démocratie représentative. Certes le titre de cette tribune est racoleur, le contenu beaucoup moins, comme souvent.

Première révélation, tout d’abord : quid du « politburo » ? Qui est-il ? Que fait-il ? Quels sont ses réseaux ?

Hélas, vous seriez déçus de constater que l’Oplo n’est pas un obscur cabinet de technocrates distribuant ses deniers au gré de ses acquaintances du moment. En lieu et place de ces hypothétiques florentins, six élus (trois par Région, dont un issu de l’opposition pour la Nouvelle-Aquitaine) et deux représentants de l’Etat réunis au sein d’un Conseil d’administration. Ce sont eux, et eux seuls qui portent la responsabilité des décisions de l’Office et qui doivent en répondre.

Rien que de la démocratie représentative, cette méthode archaïque et dépassée…

De plus, l’Oplo n’est pas un satellite autonome. Il est l’outil des Régions et de l’Etat. Pour ce qui est des subventions votées aux opérateurs – une partie de l’activité de l’Office, mais pas la seule – chaque Région conserve ses prérogatives sur les dossiers qui sont les siens. Si nous tâchons de développer des critères d’intervention communs et d’harmoniser autant que faire se peut nos soutiens, néanmoins, chaque région garde le dernier mot pour ce qui est de son programme d’aide. Ainsi, il est d’usage pour chacun d’entériner les décisions de l’autre au sein des assemblées générales, ce qui n’a cependant jamais empêché de nombreux échanges.

Seconde révélation, point d’« assassinat », pas même une tentative de meurtre avec préméditation vis-à-vis des médias occitans, j’en ai bien peur – je me rends compte que cette tribune devient de moins en moins croustillante.

Concernant la Setmana, au risque de me répéter, les Régions ne l’ont jamais aidé, pas plus qu’aucun autre organe de presse écrite occitane. La raison : une ligne déontologique vis-à-vis du respect de la liberté de la presse. Il se trouve qu’il existe un cadre réglementé – critiquable sans doute : les aides d’Etat à la presse, sensées réunir les conditions d’exercice d’une presse libre et indépendante.

Par contre, il est vrai que la Setmana a pâti de l’arrêt des aides à la société Vistedit pour l’édition des revues jeunesse, du fait de la mutualisation des moyens au sein de l’entreprise. Cette décision a été l’aboutissement d’un long processus de réflexion et d’accompagnement de la part des institutions, comme je l’explique auprès de France 3, clairement je l’espère.

Ainsi, quand Vistedit annonce 150 abonnements pour chacune des deux revues en 2018, alors que le nombre d’enfants scolarisés dans le premier degré pour l’enseignement bilingue et sur le seul territoire de l’Oplo est de près de 10 000, – donc autant de parents d’élèves et un certain nombre d’enseignants – il y a lieu de penser que la responsabilité vis-à-vis de la viabilité du projet est ici collective. Quant à la Setmana, suite à l’annonce de l’arrêt des subventions à Vistedit, les deux Régions lui ont proposé de l’achat d’espace publicitaire pour un montant de 9 000 €. Cette proposition n’a manifestement pas été retenue, trop tard peut-être, mais cette possibilité aurait pu être évoquée ensemble les années précédentes.

La FIMOC maintenant. En 2017, l’Oplo a réuni les radios occitanes ainsi que la FIMOC. Je ne crois pas trahir les échanges qui se sont tenus ce jour-là en disant que la vaste majorité des acteurs présents partageaient un constat d’échec vis-à-vis de ce qu’avait été la tentative de mutualisation initiée avec la FIMOC. Pour autant, les élus de l’assemblée générale ont souhaité tenter le coup une nouvelle fois, en reconduisant une aide de 30 000 euros à la FIMOC, afin que l’équipe puisse concerter les radios et proposer un nouveau projet. Cette concertation n’a malheureusement pas eu lieu et puisque l’Oplo finançait une structure dont c’était l’objet même, il n’y avait pas de raison qu’il se substitue dans la mise en oeuvre.

Quant à Radio Occitanie, n’étant pas une association co-financée par la Région Nouvelle-Aquitaine, je laisse le soin à la Région Occitanie d’en répondre.

J’espère, en rappelant brièvement les situations de ces différents projets, assurer les lecteurs qu’il ne s’agit pas de décisions hâtives, mais au contraire, de décisions qui ont été pesées, et dont les conditions ont été partagées et annoncées avec les principaux concernés.

Il est dommage que ces exemples relèvent du secteur des médias, peut-être le plus fragile d’entre tous, puisqu’il est sans doute celui qui reflète le plus cruellement l’état de la langue. Pour autant, il y a aussi de belles réussites dans ce domaine, et contrairement à ce qui semble se propager, notre soutien financier ou politique ne s’est pas amoindri. Ainsi – je ne parlerai ici que de la région Nouvelle-Aquitaine dont je maitrise les sources – en 2017, l’aide cumulée aux médias occitans était de 197 000 euros, distribué entièrement par l’Oplo. En 2019, ce montant s’élève à 319 500 € dont 169 500 € émanant de l’Oplo puisque nous avons pu mobiliser des crédits de la politique numérique de la région Nouvelle-Aquitaine.

Il ne s’agit donc pas de « tuer » les médias occitans, mais bien, comme pour n’importe quel projet pour lequel on nous sollicite, d’en juger la viabilité, le « bénéfice social » ou le bénéfice d’« usage » que ce soit pour les locuteurs ou ceux en devenir. Ce n’est évidemment pas le seul critère, mais il est important.

Il ne s’agit pas non plus de réduire à néant les politiques publiques destinées à sauver la langue occitane, comme j’ai pu parfois le lire.

Nous agissons dans le cadre budgétaire qui est le nôtre : un budget voté par des assemblées régionales, lui-même contraint principalement par les dotations de l’Etat aux collectivités – en baisse – et des contrats financiers avec l’Etat exigeants des baisses des dépenses de fonctionnement – les subventions aux opérateurs relèvent du fonctionnement – depuis 2018.

Pour autant, dans ce contexte, les élus que nous sommes – avec l’aide précieuse des techniciens – n’avons eu de cesse de rechercher des moyens supplémentaires pour financer la politique linguistique. Que ce soit en demandant une augmentation du budget régional dédié – pour la Nouvelle-Aquitaine, une augmentation de 70 000 euros au fonctionnement de l’Oplo ; ou encore en allant trouver des marges de manœuvre au sein des autres politiques régionales: par exemple pour la Nouvelle-Aquitaine, au titre de la politique numérique et du contrat d’objectifs et de moyens du service public audiovisuel au profit d’Oc’Tele, au titre de l’économie sociale et solidaire pour financer pour moitié le poste de direction du projet « La Ciutat » à Pau, ou encore au titre de l’aide à l’équipement culturel pour des investissements en matériel au profit de Radio Pais; enfin en mobilisant des crédits européens – financement d’une étude sociolinguistique par le programme Interreg.

Au final, et pour ne parler que du programme d’activité « réalisé » de la Nouvelle-Aquitaine au sein de l’Oplo, il est passé de 759 500 euros en 2016 à 771 850 euros en 2019, dans un contexte général de baisse budgétaire au sein des collectivités territoriales.

Plus généralement, les frais de fonctionnement de l’Office représentent 10% de son budget total. Et lorsque ce budget n’est pas complètement dépensé, nous sommes attentifs, chaque année, à ce qu’il puisse être utilisé pour des aides aux opérateurs.

Je n’invente pas ces chiffres, ils sont disponibles sur le site de l’Office.

Mais la logique veut que ce qui est donné à un projet ne peut l’être, ou moins, à un autre. Et dans un cadre budgétaire qui n’est pas extensif, les élus, doivent faire des choix. Pour nous aider dans le choix des priorités, nous avons d’ailleurs organisé un cycle de concertation en 2018 (5 ateliers de concertation, 180 participants) et nous avons essayé d’être fidèle au bilan de cette concertation.

Mais de manière élémentaire, faire des choix c’est aussi décevoir des demandes.

C’est justement parce que nous sommes avant tout des élus, garants du bon usage des deniers publics, et que nous devons rendre des comptes aux contribuables que nous tâchons de les faire, ces choix – que serait une politique tablant sur une éternelle reconduction de ses aides et actions ? -, et de les faire avec attention et justesse.

D’ailleurs, point de décisions prises dans l’obscurité de quelque salon garni, les procès-verbaux de toutes les instances de l’Oplo sont téléchargeables sur le site, et nous avons fait le choix de rendre compte de l’ensemble des débats et interventions des membres, plutôt que de ne présenter que des relevés de conclusions lapidaires.

J’invite ceux qui pensent que l’Office jouerait de la « musique céleste pour les oreilles des jacobins » à les lire, afin de pouvoir commenter en connaissance de cause les prises de position des élus.

Pour en revenir aux médias occitans, bien sûr que nous partageons le constat qu’ils font face à des difficultés importantes. Bien sûr que l’Office ne doit pas seulement se contenter d’être une structure « redistributrice » de subventions. Il doit aussi être un outil d’accompagnement, d’expérimentation et d’initiation de nouvelles actions. Nous essayons de le faire, avec une équipe de six personnes pour vingt-deux départements, et une priorité d’action vis-à-vis de l’enseignement – contre quatorze personnes à l’Office public de la langue basque pour un demi département, faut-il encore le rappeler. Nous continuons d’espérer que nos moyens d’actions continueront de s’étoffer.

Mais il se trouve aussi que la sauvegarde de la langue occitane est une compétence « partagée », selon la loi Notre, ce qui signifie que chaque collectivité peut y prendre sa part. Les Régions ne peuvent se substituer aux compétences des uns et des autres. Or, il est parfois décourageant de constater que ceux qui font le moins, sont aussi ceux à qui l’on reproche le moins. Sans doute la situation de la langue est-elle si dramatique qu’elle facilite la désignation de bouc émissaire. Personnellement, je préfère encore cela au découragement, de même que je préfère l’indignation, les critiques et les demandes de compte, au silence résigné de ce qui serait une démocratie en manque de contre-pouvoir. Mais peut-être aurions-nous à gagner à ne pas se tromper d’« ennemi ».

Peut-être l’Oplo concentre-t-il le feu des critiques parce qu’il est né d’une illusion. L’illusion de croire qu’avec une participation de l’Etat à 65 000 euros à sa naissance, et une équipe de six personnes pour répondre aux enjeux immenses d’un territoire qui l’est tout autant, nous allions mettre en place rapidement les solutions pour tripler le nombre de locuteurs…

En ce qui me concerne, je n’ai malheureusement strictement aucune compétence en magie ou en illusion. Ni de compétence linguistique stricto sensu d’ailleurs.  Mais si l’on ne veut compter que sur ceux qui parlent déjà la langue pour la sauver, autant dire que l’on ne l’emportera pas, c’est une simple question statistique : pour paraphraser Jean Mistler, en démocratie, la majorité a toujours raison. Cette conviction doit nécessairement être portée par ceux qui ne parlent pas la langue, ni même ne se réclament d’une culture occitane. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de sauver une langue et une culture, il s’agit de se choisir un modèle de société.

Pour en terminer, il me semble que les débats d’aujourd’hui ne sont pas spécifiques à la politique occitane, mais tiennent aussi, plus généralement, aux conditions d’exercice de la démocratie représentative et son questionnement actuel. Sans doute la complexité des politiques publiques ne facilite pas la tâche et peut semer la confusion. Un exemple très simple, je lisais que 47% du budget de l’Office était dédié au réseau Calandreta, et non à l’enseignement public. On pourrait facilement en déduire que nous privilégions l’enseignement privé associatif au détriment de l’enseignement public. C’est bien vite oublier que l’Etat finance les postes d’enseignants dans le public, ce qui n’est pas le cas pour l’enseignement privé associatif avant un délai de contractualisation de cinq ans. La logique « financière » n’est donc pas la même, et ainsi l’intervention de l’Office, différente.

Face à cela, je tiens à vous assurer que si nous ne pourrons pas toujours tomber d’accord, il n’en reste pas moins que j’essaierai toujours – pour peu que l’on me sollicite – de répondre au mieux, dans le périmètre de responsabilité qui est le mien, des actions de l’Office public de la langue occitane.  Malheureusement, ces explications seront rarement simplistes, il n’y aura sans doute pas souvent de « bon » ou de « méchant » tout désigné, mais toujours une volonté de transparence et un engagement sincère en faveur de la langue.

 

Charline Claveau-Abbadie

Présidente de l’Office public de la langue occitane

Conseillère régionale Nouvelle-Aquitaine, déléguée aux langues et cultures régionales

Office public de la langue occitane

22, boulevard du Maréchal Juin
31406 Toulouse cedex 9

Tel 05 82 60 02 80

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